Au-delà des collines + The Impossible

Choisis ton camp, camarade !

Au-delà des collines. Genre: drame.

Un film roumain de Cristian Mungiu avec Cosmina Stratan, Cristina Flutur, Valeriu Andriuta…

Note : 6,5/10

L’histoire: Alina revient d’Allemagne pour y emmener Voichita, la seule personne qu’elle ait jamais aimée et qui l’ait jamais aimée. Mais Voichita a rencontré Dieu et en amour, il est bien difficile d’avoir Dieu comme rival.


The Impossible. Genre: drame.

Un film espagnol de Juan Antonio Bayona avec Tom Holland, Naomi Watts, Ewan McGregor…

Note : 8/10

L’histoire: L’histoire d’une famille prise dans une des plus terribles catastrophes naturelles récentes. The Impossible raconte comment un couple et leurs enfants en vacances en Thaïlande sont séparés par le tsunami du 26 décembre 2004. Au milieu de centaines de milliers d’autres personnes, ils vont tenter de survivre et de se retrouver. D’après une histoire vraie.


Duel prestigieux que celui qui nous est proposé en salles cette semaine. D’un côté, le roumain Au-delà des collines de Cristian Mungiu, triplement primé en compétition à Cannes (si l’on compte son double prix d’interprétation pour ce qu‘il est vraiment, c’est à dire un double prix); de l’autre côté, The Impossible de Juan Antonio Bayona, plus gros démarrage de tous les temps au box-office espagnol, pays d’origine de son metteur en scène.

Les deux œuvres, inspirées de faits réels contemporains à notre époque, ne s’en trouvent pas moins presque intégralement antinomiques. Il y a quelque chose de fascinant à constater que deux cinéastes ont cédés à la mode de « l’inspiré de faits réels » afin de confectionner des propositions de cinéma aussi opposées. En simplifiant les choses, on pourrait dire que Bayona est, de ces deux réalisateurs-là, le cinéaste du cœur, tandis que Mungiu serait plutôt celui du cerveau. Choisis ton camp, camarade !

Précisons d’emblée un détail d’envergure. En 2007, la Palme d’Or obtenue par Mungiu était amplement méritée. 4 mois, 3 semaines, 2 jours était un grand film choc sur l’avortement dans la Roumanie de 1987. Le film, toujours sincère et réellement dérangeant, n’avait pas rencontré le succès public mais laissait espérer une rebelote traumatique digne de ce nom en compétition avec Au-delà des collines cette année (1). De son côté, Bayona avait déjà profité d’un cirque médiatique hallucinant avec son premier long-métrage, L’Orphelinat, parrainé à l’époque par Guillermo Del Toro en personne. Ce récit gentiment horrifique, roi du box-office espagnol, champion de l’export du cinéma de genre ibérique, lauréat d’un nombre impressionnant de Goya (l’équivalent des César), péchait cela dit par une utilisation abusive des jump-scares ainsi que par un traitement scénaristique des plus éculés. Pas désagréable pour autant, L’Orphelinat n’était juste pas assez abouti pour que l’on puisse s’attendre au choc The Impossible.

Le mot est lâché. The Impossible est un choc, tandis qu’Au-delà des collines est un film aussi glacial que le décor dans lequel il laisse évoluer ses protagonistes. Le choix de Mungiu de distancer le spectateur des émotions ressenties par les personnages ne lui est ici en aucun cas reproché (l’approche est à vrai dire en elle-même plutôt intéressante), mais le cinéaste tombe quelquefois dans les travers couramment repérés dans le cinéma d’auteur actuel. Les plans sont longs, la caméra à l’épaule reste à hauteur d’hommes (et pourtant elle semble instaurer une ligne imaginaire entre l’œil du spectateur et les deux héroïnes), le film est d’un sérieux quasi-permanent tout juste contrebalancé par deux ou trois touches humoristiques… Bref, Au-delà des collines est l’opposé de The Impossible.

La rupture entre ces longs-métrages inspirés de faits réels se fait dès les premières minutes. L’élément déclencheur à la dramaturgie du Mungiu est amené par Alina, venue défaire son amie Voichita de ses vœux auprès de l’église qui l’a accueillie. Chez Bayona, l’élément déclencheur est extérieur aux protagonistes, pourtant aussi venus en un lieu qui ne leur est pas familier (ici pour des vacances). Le tsunami de 2004, signe de la force de la nature, ne vient qui plus est en aucun cas purifier symboliquement une famille dissoute qui devra deux heures durant apprendre à reconstruire des liens forts (chez Mungiu, le drame amène Voichita à repenser sa relation avec Alina). Le tsunami détruit dans une soudaineté et une cruauté effrayante un bonheur qui ne pouvait être qu’artificiel, celui d’une famille trop parfaite qui ignorait les réalités de la vie. Soulignons par ailleurs que Bayona sélectionne une « histoire vraie » tendue vers un cinéma du spectaculaire, alors que Mungiu préfère le drame intime d’une petite communauté recluse. Le déferlement du fanatisme religieux dans Au-delà des collines est imperceptible de l’extérieur, et dans The Impossible le tsunami est montré par Bayona comme un évènement suivi par le monde entier.

On remarquait tout à l’heure la caméra à l’épaule et à hauteur d’hommes d’Au-delà des collines; Bayona, lui, profite pleinement du potentiel spectaculaire du drame qu’il raconte. S’il succombe parfois à une shaky-cam (2) fort peu réjouissante, le metteur en scène privilégie la plupart du temps des mouvements de caméras amples, des plongées, de long travellings ou encore de percutantes vues aériennes afin d’isoler les personnages. On pourrait d’ailleurs facilement lui reprocher cette approche (ce que ferait sans doute Mungiu s’il le rencontrait), propice selon certains autoproclamés grands théoriciens du 7ème art à la création d’un suspense malsain autour d’un évènement aussi tragique (rappelons-nous les tumultueux débats sur la scène des douches à la sortie du Schindler’s List de Spielberg). Concernant The Impossible, ils citeraient certainement le jeu de cache-cache entre le père et son fils à l’intérieur de l’hôpital. La tragédie est au plus haut point, le spectateur se demande si les deux vont se croiser ou alors s’ils sont voués à se retrouver ailleurs, à un autre moment. Élaboration d’un suspense de fiction autour d’évènements réellement advenus ? Il est tentant de rappeler que toute œuvre filmique, qu’elle s’en cache ou non, manipule le spectateur afin de lui procurer des émotions. Cela s’appelle le montage et la mise en scène, et donc le point de vue d’un auteur. Regarder Amour de Haneke ou justement Au-delà des collines de Mungiu nous permet à l’évidence de constater que les plus grands manipulateurs (le terme n’est pas nécessairement péjoratif) ne sont pas toujours ceux qu’on croit.

Dans le cas de Bayona, cinéaste du cœur, la mise en scène tend à nous faire partager les émotions des personnages. On a mal pour eux et les larmes nous viennent à l’œil plus d’une fois (d’ailleurs, on n’a pas autant pleuré au cinéma depuis Toy Story 3). Les cyniques parlent déjà de « cinéma tire-larmes », mais quand la technique fonctionne, qu’avons-nous à lui reprocher ? Il est vrai qu’une fiction est particulièrement ridicule lorsqu’elle additionne tous les procédés imaginables, sans que cela fonctionne, afin de vous faire sortir un kleenex, mais là encore, jamais The Impossible n’échoue sur ce terrain. Terrain que Mungiu contourne plus ou moins efficacement. S’il tente dans la deuxième moitié de son métrage de partager la souffrance de son héroïne Alina, sa mise en scène se risque surtout, sur un ton assez professoral (ne le nions pas), à provoquer chez le spectateur le rejet catégorique des techniques d’exorcisme de la communauté religieuse. Lorsqu’il fait intervenir un policier en toute fin de métrage, à la mort d’Alina, Mungiu lui fait débiter face au prêtre tout le propos récemment développé. Alors, quand l’officier l’assomme d’un discours sur la gravité des actes de la communauté, le spectateur ne peut qu’acquiescer et se satisfaire d’avoir établi les mêmes conclusions que Mungiu. Immanquablement, tout esprit critique disparaît un temps et nous sortons satisfaits de la projection. Mungiu est intelligent, à tel point que son cinéma frôle parfois l’hermétisme.

Il y a dans Au-delà des collines une tendance fascinante à proposer un cinéma dans lequel l’affect est en voie de disparition. Tout est tellement sérieux et réfléchi que le jusqu’auboutisme du cinéaste nous parait forcé. Certes, on assiste à une démonstration brillante de maîtrise, formellement aussi forte que 4 mois, 3 semaines, 2 jours, mais le tout nous parait moins percutant qu’auparavant puisque le cinéaste s’en remet en partie aux saints commandements de la secte des films d’auteurs européens qui pètent plus haut que leur cul. Pourquoi Mungiu s’inflige-t-il cela ? Son cinéma était déjà bien assez puissant auparavant et ne nécessitait aucunement le recours à des codes devenus rébarbatifs (le cinéma d’auteur comme cinéma de genre ultime, qui l’eut cru ?). Mungiu a sans doute le talent des plus grands, mais peut-être n’a-t-il pas encore le courage de le confirmer et de l’assumer.

À son opposé, Bayona, qui répond à des codes en phase avec le public, emporte logiquement l’adhésion du plus grand nombre. Il joue la carte de la générosité. Son film est un gros gâteau peut-être un peu trop gras mais toujours savoureux, d’autant plus qu’il traite le spectateur avec un respect remarquable. Dans Au-delà des collines, il faut vingt bonnes minutes à Mungiu pour nous démontrer par A+B qu’Alina doit faire face dans la communauté à un milieu qui n’est pas du tout le sien, tandis que dans The Impossible, il suffit d’un plan pour que l’idée passe. Ce plan nous présente relativement furtivement le pied de Naomi Watts, qui, souffrante, grimpe à l’aide de son fils sur un arbre. Déjà, le décor totalement dévasté serait totalement inapproprié pour qui que ce soit, mais l’utilisation du gros plan par Bayona souligne l’importance d’un détail capital. Les ongles des pieds de l’actrice, peints au verni rose, soulignent son appartenance à un milieu qui n’est pas du tout celui que la famille doit affronter dans le film. Voilà, un plan, une idée. Rien que l’idée géniale de cette image qui fonctionne inconsciemment dans l’esprit du spectateur serait beaucoup trop demander à quantité de réalisateurs.

The Impossible est un film riche et simple d’accès. Au-delà des collines est difficile d’accès mais tout de même passionnant lorsqu‘on étudie sa construction. Ils présentent deux manières de traiter un fait réel et surtout deux conceptions du cinéma intrinsèquement opposées. Bayona construit un grand film capable de plaire au monde entier (3), Mungiu tente de se persuader lui-même de son talent démesuré. Les deux films sortent cette semaine. Cœur ou cerveau ? À vous de choisir !

1. Votre serviteur n’a pas encore vu les « Contes de l’âge d’or » du même Mungiu, sortis chez nous en 2009 et 2010, et semble-t-il très réussis.

2. Ce que l’on nomme shaky-cam, ce sont des plans où la caméra tremble dans tous les sens, et cela souvent dans des plans moyens ou des gros plans. En gros c’est une caméra à l’épaule. Dans The Impossible, le procédé (jugé putassier par l’auteur de ces lignes lorsqu’il consiste à ajouter un effet superficiellement) tente de capter l’intimité des protagonistes.

3. Ce qui en ferait un très bon candidat pour Star Wars Episode VII, non ? Après un film d’horreur puis un drame qui conserve tout de même l’essence de ses origines, le cinéaste semble entamer une carrière similaire à celle du néo-zélandais Peter Jackson, qui après le sommet de gore Braindead avait enchaîné sur Créatures Célestes.

A Propos de l'Auteur

FreedentWhite a publié 154 articles sur ce site.

Depuis son plus jeune âge, FreedentWhite développe une passion sans bornes pour le Septième Art. Par dessus tout, il aime Powell, Pressburger, Argento, Malick, Burton et Jodorowsky. Si certains croient qu'il a une dent contre Luc Besson – tout particulièrement lui –, il dévore pourtant tous les types de cinéma ; qu'ils soient d'auteur ou de divertissement (ou les deux). Avant tout, il aime les bons films.


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