Béni retour de l’absinthe

« L’eau, liquide si impur, qu’une seule goute suffit pour troubler l’absinthe. » Alfred Jarry.

Il est de ces plaisirs qui enlèvent toute valeur aux tumultes incessants des temps présents. L’absinthe fait partie de ceux-ci.

Au même titre que le vin, l’absinthe possède en elle tout le génie du raffinement à la française. L’union charnelle entre l’homme et la nature qu’elle crée, lorsqu’une fraîche gorgée chute lentement jusqu’à votre nombril, n’est à nul autre pareil et permet à l’heureux gourmet de s’échapper, pour ce qui paraît une éternité, des dégoûts de la vie quotidienne.

« Je suis assis à ma porte, fumant une cigarette et sirotant mon absinthe, et j’apprécie chaque journée sans me soucier du reste du monde. » Paul Gaugin.

Si nous ventons l’absinthe en ce jour, c’est que la fée verte, comme la surnommait Oscar Wilde, réapparait petit à petit dans notre vie quotidienne et tend même à devenir un phénomène de société. Qui s’en plaindra ?

Il y a tout juste un mois (le 17 février dernier), l’absinthe de Pontarlier décrochait sa première Indication Géographique Protégée, label qui redonne enfin pleinement son honneur à la boisson des artistes et des penseurs, bafouée pendant près d’un siècle.

Afin de mieux comprendre l’absinthe et son lien avec la société, je vous en propose un petit historique.

Dès la Grèce antique, les boissons à base d’absinthe étaient vantées pour leurs propriétés aphrodisiaques et stimulantes. Le très connu Pythagore en était même un fervent consommateur.

Après des siècles d’oubli, l’absinthe réapparait en occident à la fin des années 1700, lorsqu’Henri Louis Pernod et son beau-père acquièrent une recette traditionnelle de distillation à base d’absinthe. Ces deux entrepreneurs ouvrent la première distillerie d’absinthe à Couvet, commune suisse frontalière de la France.

Quelques années plus tard, H.L. Pernod prend ses distances avec son ancien collaborateur et ouvre une nouvelle distillerie non loin de là, à Pontarlier (commune française du Doubs). Cette distillerie marquera le fondement de la première entreprise de spiritueux française [NDLR : Pernod Ricard].

Alors que le succès de la boisson n’était encore que régional, l’armée française se mis à la recommander aux collons d’Afrique du Nord vers 1830, afin d’atténuer les effets de la dysenterie. Le retour de ces collons en France marqua le début de l’incroyable succès de la fée verte sur le territoire.

Entre 1880 et 1914, le succès de la boisson était tel, qu’un verre d’absinthe était devenu moins cher qu’un verre de vin. C’est dans ces folles années que la boisson, forte de ces effets proches de la marijuana selon certains, séduit les grands artistes que sont Baudelaire, Rimbaud, Verlaine, Toulouse Lautrec, Van Gogh, Modigliani et Picasso.

Il est malheureusement de notoriété commune que succès va de paire avec haine et convoitises. Face à la pression des producteurs de vin, ruinés par le succès de la boisson concurrente, et aux multiples associations antialcooliques, qui estimaient l’absinthe dangereuse pour la société française (à cause de la thuyone, substance supposée rendre fou), les gouvernements suisse puis français interdisent la distillation de l’absinthe dès 1915.

Pendant quelques décennies, de nombreux alchimistes du dimanche se sont évertués à extraire la substance interdite de la boisson, si bien qu’après beaucoup d’acharnement et quelques soutiens politiques (notamment Simone Weil), François Guy, distillateur de Pontarlier, fut autorisé à vendre une boisson « à base de plantes d’absinthe » en 1988.

S’en suit alors un renouveau de l’absinthe, sous l’appellation « boisson à base de plantes d’absinthe ». Cette situation n’a guère évoluée jusqu’en 2010. La boisson n’était alors dégustée que par une faible élite.

En mars 2010 cependant, les producteurs suisses du Val-de Travers (dont Couvet fait partie), décident de relancer la boisson, en déposant une demande d’indication géographique protégée pour la boisson. Si l’IGP leur était accordée, tous produits appelés « absinthe », « fée verte », ou encore « la Bleue » auraient du être exclusivement suisses, un affront pour le Doubs français.

La France a donc décidé de contre-attaquer en autorisant de nouveau l’appellation absinthe sur son territoire dès mai 2011. Les producteurs français ont ensuite revendiqué leurs droits afin d’obtenir le précieux sésame de l’IGP pour l’absinthe de Pontarlier en février dernier.

L’absinthe de Pontarlier est donc de nouveau au goût du jour, pour le grand plaisir de tous les amoureux de la vie.

« L’absinthe apporte l’oubli, mais se fait payer en migraines. Le premier verre vous montre les choses comme vous voulez les voir, le second vous les montre comme elles ne sont pas ; après le troisième, vous les voyez comme elles sont vraiment. » Oscar Wilde.

 Crédits photos : ici, ici,  et

A Propos de l'Auteur

thibault linte a publié 87 articles sur ce site.

Passionné de cinéma et de politique, cet illustre souverain de la myrtille a décidé de quitter les plaines verdoyantes de son enfance, pour parcourir le monde à la recherche de la connaissance suprême. En attendant de la trouver, il vous livre ici ses pensées sur un monde qu’il aimerait tant révolutionner. Sinon, Thibault dénigre les bobos, bien que son livre de chevet soit Cioran près du catalogue IKEA.


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